ISABELLE STUCKI
NEUCHÂTEL - De retour d'un efficace voyage au Brésil, André Babey, membre d'Attac, se réjouit de la solidarité mise en route pour défendre l'eau brésilienne des griffes de Nestlé.
Décidément «l'affaire de l'or bleu de Bevaix» n'a pas fini de faire parler d'elle! En 2001, Nestlé, qui entendait obtenir la concession d'eau de la source de Treytel, à Bevaix, s'était retirée bras ballants. Attac-Neuchâtel avait alors sensibilisé les citoyennes et citoyens du petit village à faire opposition au projet de la multinationale, qui s'était avéré non conforme aux lois suisses. «Le cas fait aujourd'hui école jusqu'en Amérique du Sud», se réjouit André Babey, militant d'Attac, qui vient de passer dix jour au Brésil, sur l'invitation de Franklin Frederick, membre du Mouvement brésilien de citoyenneté pour l'eau.
Un mois après le retrait de Nestlé à Bevaix, André Babey et Attac ont été mis en lien avec Franklin Frederick. Ce dernier souhaitait informer la Suisse des agissements de Nestlé dans la région du Minas Gerais (centre du Brésil) et dire à quel point la menace de privatisation pesait sur l'eau brésilienne[1]. Après une première série de témoignages, le militant a récidivé, en janvier 2004, lors d'un débat de l'Open Forum de Davos, organisé en marge du Forum économique mondial (WEF).
A la surprise générale, le patron de Nestlé, Peter Brabeck, avait alors annoncé que la multinationale renonçait à exploiter la source de Sao Lourenço[2]. Coup de théâtre! Mais le jour même, à Bel Horizonte, l'Etat du Minas Gerais donnait à Nestlé l'autorisation légale d'exploiter cette source! «Pourquoi?», interroge André Babey, qui ne comprend pas et trouve que tout cela ressemble à de la corruption. «Il faudrait qu'une enquête soit menée, car nous n'avons pas de preuves tangibles.» Légitimé par l'autorisation de l'Etat, Nestlé a donc continué son pompage, au mépris de la promesse de Peter Brabeck.
NESTLÉ HORS-LA-LOI!
Toujours est-il que si la multinationale Nestlé abandonne le site, elle espère probablement ne pas devoir payer pour ce qu'elle a détruit: deux sources sont taries et l'écosystème est complètement bouleversé, suite à des forages atteignant près de 150 mètres, à un pompage forcené et à la construction d'une enceinte, soit un mur de 7 mètres de profondeur et de la même hauteur, qui entoure les installations de Nestlé.
«C'est un bras de fer que Franklin est en train d'engager avec Nestlé qui devrait soit payer des indemnités, soit remettre le terrain en état», explique André Babey, pour qui Nestlé a très certainement outrepassé ses droits. «Dès que je suis revenu du Brésil, j'ai plongé dans la législation suisse qui est extrêmement claire. Chez nous, l'eau minérale ne doit subir aucune adjonction ou autre traitement. S'il y a une source, il est interdit d'effectuer un pompage On ne peut remplir des bouteilles qu'à la source.»
Ce sont ces textes qui intéressent particulièrement Franklin Frederick et que le Neuchâtelois a déjà transmis au Brésil. Car la législation brésilienne ressemble beaucoup à celle de la Suisse. Et il s'agit actuellement, pour l'activiste, de poursuivre son combat lois en main, puisque Nestlé pompe l'eau et qu'elle la déminéralise pour des raisons mystérieuses.
Dans son périple de dix jours au Brésil, André Babey a été mis en lien avec énormément de gens d'horizons très divers, mais tous sensibles à l'importance de l'eau et aux conséquences d'une privatisation. André Babey a notamment rencontré le rabbin de Sao Paolo, divers responsables de l'Eglise catholique, ainsi que de nombreuses ONG et associations.
Des groupes de travail ont été formés, notamment à Piracaia «où les gens craignent qu'une concession soit prochainement accordée à une multinationale qui n'y connaîtrait rien à la région et à ses réseaux d'eau, en partie asséchés», constate André Babey.
PRÉSENTER UNE AUTRE SUISSE
Lors des nombreux débats, le membre d'Attac s'est attaché à défaire cette croyance selon laquelle tous les Suisses sont favorables au secret bancaire. Car les médias brésiliens traitent abondamment, à l'heure actuelle, de cas de corruption et de détournements de fonds placés... en Suisse. «Nous avons aussi montré, devant des auditoires pleins, qu'il y a des Suisses qui se battent contre les agissements de Nestlé. Et je crois que c'est de cela que la multinationale a peur: à savoir que des Suisses parcourent le monde pour dire que Nestlé n'est pas propre. Et que, si elle donne dans la philanthropie, c'est pour mieux faire du fric!» s'exclame le militant d'Attac.
Ce voyage fructueux a permis à Franklin Frederick d'expliquer la teneur de ses projets. A savoir la mise en place, dès 2005, d'un Congrès autour de l'eau, puis d'une Académie ou Université ainsi qu'une Fondation de l'eau. Franklin Fraderick a également pu montrer que son travail est soutenu par des militants prêts à se déplacer au Brésil pour faire savoir que le combat contre la privatisation de l'eau est d'ordre mondial. «Le 24 mars, à Brasilia, nous avons rencontré cinq députés verts de l'Assemblée fédérale. Nous les avons informés des agissements de Nestlé à Sao Lourenço. Certains d'entre eux n'avaient jamais entendu parler du dossier!», sourit André Babey.
30 JOURS POUR ARRÊTER!
Lors de cet entretien, les députés ont été choqués que Nestlé ait pu obtenir des autorisations dans le Minas Gerais, alors que ce n'est pas conforme à la loi. «Le député vert de Sao Paolo nous a appris que Nestlé a acheté des sources d'eau minérale dans cet Etat à une autre société, et que la multinationale a fermé ces sources pour détruire toute concurrence!» Si bien que, le 24 mars, le Ministère des mines et de l'énergie de Brasilia a interdit à Nestlé de pomper l'eau à la source Primavera de Sao Lourenço. «Nestlé a reçu l'ordre de cesser le pompage dans les 30 jours!»
André Babey n'a aucun doute: le voyage au Brésil a été utile. «Maintenant, nous souhaitons que Nestlé se retire de Sao Lourenço et renonce à exploiter l'eau en détournant la loi. La résistance étant de mieux en mieux organisée, nous y croyons fermement.»
[1] Notre édition du 16 février 2002.
[2] Nos éditions des 23 et 24 janvier.