BENITO PEREZ
COLOMBIE - Réunis en Congrès national, les mouvements paysans, indigènes et afro-colombiens ont élaboré un plan de paix basé sur la négociation et le «droit à la terre». Leurs ambassadeurs sont en Europe.
«La guerre en Colombie n'est pas une bagarre entre bandits, comme on veut la présenter. C'est une guerre de l'injustice sociale.» La propagande gouvernementale a le don d'exaspérer Javier Orozco. Car le conflit armé qui mine son pays depuis quarante ans, il ne le connaît que trop bien. Ex-employé de l'Institut colombien de la réforme agraire (INCORA) et militant du syndicat maison SINTRADIN, il a oeuvré d'arrache-pied pour ranimer le processus de redistribution des terres moribond depuis une décennie. En décembre dernier, alors que le nouveau gouvernement d'Alvaro Uribe s'apprête à donner le coup de grâce à l'INCORA, Javier Orozco, menacé, doit se réfugier en Espagne. Mais il n'abandonne pas. En compagnie de son camarade Alirio Garcia, de la Fédération nationale syndicale unitaire agricole (FENSUAGRO), il parcourt désormais le Vieux Continent afin de sensibiliser acteurs sociaux et gouvernements à une nouvelle initiative de paix: le «Mandat agraire».
Elaboré en avril dernier lors d'un exceptionnel Congrès national agraire (CNA), ce texte trace une voie pacifique pour la Colombie basée sur l'édification d'une société plus juste. En quatorze points, les organisations paysannes, afro-colombiennes et indigènes y rappellent qu'en Colombie, le chemin d'une telle société passe par le strict respect des droits humains, culturels et environnementaux. Elles y rappellent également l'attachement des Colombiens au droit ancestral «à la terre», qui n'a rien à voir «avec le droit mercantile sur la terre», mais se rattache au droit au travail, à la souveraineté et à la sécurité alimentaire, ainsi qu'à l'identité culturelle des civilisations paysanne, indigène et afro-colombienne.
GUERRE POUR LA TERRE
D'où l'impérieuse nécessité de garantir les droits collectifs sur la terre et de mettre en oeuvre une politique ambitieuse de redistribution des terres et de défense du monde paysan. «Une vraie réforme agraire ne résoudrait pas tous les problèmes de la Colombie, mais ferait tomber 50% des obstacles à la paix», assure Alirio Garcia. Pour mémoire, le porte-parole de la FENSUAGRO rappelle que les mouvements rebelles sont nés, dans les années 1960, dans un contexte de lutte pour la terre entre grands propriétaires, petits agriculteurs et «sans terre».
Un facteur décisif qui ne s'est pas démenti depuis. Au dire de Javier Orozco, la violence généralisée et l'impunité profitent aux latifundistes. Expulsions et massacres aggravent la concentration des terres. Pour la seule année 2002, accuse l'ancien fonctionnaire de l'INCORA, 400 000 Colombiens ont dû fuir maison, village et terres. Au bilan, quarante ans après les premières tentatives de réforme agraire, 53% des terres appartiennent à 1% des agriculteurs. «La guerre enrichit la mafia des gros propriétaires. Pourquoi auraient-il intérêt à la paix?»
Surtout qu'ils bénéficient de la bienveillance de l'Etat, estime M. Orozco. Comme lorsqu'il autorise par décret, en juin dernier, l'enregistrement des terres «abandonnées» au profit des «producteurs» les ayant récupérées, instaurant de fait une contre-réforme agraire où les terres extorquées sous la menace aux petits paysans sont cédées aux exploitants bien-portants...
PRENDRE AUX PAUVRES...
La mesure illustre le virage opéré en une décennie par la politique agraire colombienne. Elaborée désormais conjointement par l'Etat et la Banque mondiale (Bm) et axée sur «l'entreprise agricole», elle a porté, en 1994, son premier coup au vieux processus de réforme agraire – démarré dans les année 1960 – par l'introduction d'un mécanisme de subventions au marché de la terre.
Au pouvoir depuis mai 2002, le gouvernement d'Alvaro Uribe a passé la vitesse supérieure, liquidant l'INCORA et mettant un terme aux redistributions de terres. Sous l'impulsion de la Bm, la Colombie suit désormais un «Plan national de développement» qui réserve l'aide étatique aux seuls «projets productifs de caractère entrepreunarial (empresarial)». Les autres – dont le million et demi de paysans sans terre – doivent se contenter du programme d'«association productive». Financé aux deux tiers (32 millions de dollars) par la Bm, ce plan espère «intégrer au marché» les exclus ruraux en les encourageant à passer des contrats avec de plus gros producteurs, voire avec des entreprises agro-industrielles. Les uns offrant leur capacité productive, les autres des débouchés ou des terres.
«Nous, on appelle ça la société de l'âne et du cavalier. Tout le monde sait qui fait l'âne et qui le monte. Mais on prétend qu'ils sont alliés», ironise Javier Orozco. Surtout que rien n'oblige le cavalier à se choisir une monture: «C'est le retour à une forme de charité, où le latifundiste est bien considéré car il accepte de prendre sous son aile celui qu'il vient de dépouiller», s'énerve le syndicaliste.
4,7 MILLIONS D'HECTARES
Son courroux est d'autant plus véhément que les outils pour appliquer une réelle politique agraire demeurent. Ainsi la loi de 1993 (jamais appliquée) qui permettrait de redistribuer – sans avoir à verser d'indemnité – quelque 5 millions d'hectares de terres dérobées ou achetées avec des fonds mafieux. Ou encore la norme constitutionnelle qui prévoit l'expropriation des parcelles improductives, estimées à 4,7 millions d'hectares.
La plupart des revendications contenues dans le «Mandat agraire» seraient d'ailleurs applicables dans le cadre légal actuel. «C'est une question de choix politiques», affirment en choeur les ambassadeurs du CNA.
«NE SOUTENEZ PLUS URIBE!»
Et pour contraindre le gouvernement à changer les siennes, les paysans colombiens misent encore sur les pressions internationales. «L'Europe ne doit plus soutenir le Gouvernement colombien tant qu'il ne répond pas aux exigences formulées par l'ONU en matière de lutte contre les déplacements de populations, contre l'impunité et pour la protections des leaders sociaux», demandent-ils. Par ailleurs, ils invitent les Etats européens, gros contributeurs de la Bm, à exiger une étude approfondie du programme d'«associations productives».
Au plan intérieur, les récents déboires électoraux d'Alvaro Uribe ont fait lever un léger vent d'optimisme. Renforcé par les élans unitaires qui traversent actuellement le mouvement social. Ainsi la retentissante grève agraire de 2002 et l'adoption en avril dernier du Mandat ont déjà apporté un résultat de poids: la création, en août, d'une «Convergence paysanne, noire et indigène» (CNI), première instance à regrouper l'ensemble des acteurs du mouvement social rural. Instance qui annonce d'ores et déjà une seconde grève paysanne pour début 2004.